Un Vieux Journal
Un Vieux Journal (extrait)
20 Août 1978
Me guérirai-je jamais de Dieu ? Il me faudra bien un jour me résoudre à ma foi ! Autrefois (et autre foi…), je croyais que je ne croyais pas. C’est-à-dire qu’il m’était facile de penser que si je me mettais soudain à croire, la conversion irait de soi. Comme je ne me convertissais pas, je ne croyais pas! Il m’a bien fallu admettre, ne serait-ce que par honnêteté, que la question n’est pas tant de croire, que de reconnaître que l’on croit ! Comme un assoiffé dans le désert, au bord de la source, qui a peur et refuse de boire! Qu’est-ce qui en moi me retient d’aimer, de ma donner ? Pourquoi ce manque de simplicité, cette dureté de cœur ? Est-ce moi, ou le mal en moi ? J’espère toujours avoir le temps… Je fais sourdement confiance à Dieu… Seigneur, je ne suis pas prête pour mourir, laissez-moi encore un peu vivre n’importe comment pour aimer un jour d’avantage vivre avec Vous !
30 Mars 1979
Je viens d’écouter le Requiem de Berlioz. Sublime. Je ne remercierai jamais assez le ciel de m’avoir donné l’amour de la musique. Et toujours, au plus profond de mon émotion, un nom me vient aux lèvres : «Mon Seigneur et mon Dieu»… Je m’épouvante alors d’être si éloignée de l’Esprit quand tout m’y ramène. Jamais la misère des hommes et ma propre faiblesse ne sont autant présentes en mon cœur que dans ces moment-là. Comment puis-je donc être toujours sceptique, incrédule, alors que tout ce qui est beau dans ma vie, tout ce qui soutient profondément mon espérance, me reconduit à la foi ? Serai-je à jamais incapable de briser ce cercle d’orgueil qui refuse viscéralement d’aimer ? Les hommes sont-ils maintenant condamnés à n’être plus que des hommes, créatures mutilées dans leur folie de s’engendrer eux-mêmes ? Moi qui doute du Bien, du Vrai, je baigne dans la dérision de ne pourtant plus croire au salut que par eux. Vraiment, la vie ne saurait avoir de recherche que celle de reconnaître le peu que nous sommes si nous ne sommes que nous !
1er octobre 1979
Maintenant que sont revenus les mois de « grandes occupations », je me retrouve dans cette solitude aux tranchants aussi durs et glacés qu’une lame de couteau. Je ne m’y habituerai jamais. Comme les êtres se distraient vite de vous, dès qu’ils sont attirés vers d’autres rivages… Comment ces pages pourraient-elles m’apaiser ? Elles sont l’écho du silence qui me transit, elles renvoient crûment le reflet de mon visage, seule image humaine de mon désert nocturne. Je n’ai pas besoin de me regarder, c’est à une autre présence que j’aspire. Plus que jamais cette sensation que tout s’achève fatalement… Il y a quelque chose d’inéluctable à ce que tout se défasse. Cette perception déchirante du sursis… C’est à vous dégoûter du présent ! Je ne peux attacher de prix au bonheur que si j’entrevois au moins une éternité ! C’est perdu d’avance. Il arrivera qu’un jour tu regardes « l’autre» et je ne saurai même pas m’empêcher de te le souhaiter. Non que je me résigne à l’inévitable. Je souffre déjà de tes futures distractions, de ces heures dont ta volupté secrète m’exclura… Simplement, comment pourrais-je épuiser toute ta jeunesse ? Je n’aurai jamais assez le teint blanc, la voix douce et cette palpitation impalpable, frémissement avouant le désir, pour que je sois toujours la seule Femme. Je ne suis pas riche de toutes les féminités pour que tu te ressources sans cesse à la mienne. Je croyais que de toi me viendraient tous les talents. Que ta seule présence m’embellissait, que ton regard me donnait de l’esprit et que ton corps, à chaque fois redécouvert, promettait à nos nuits d’amour l’étonnement d’un premier délice. Et sans doute tout cela est-il vrai. Mais le bonheur qu’un homme donne à une femme lui suffira-t-il jamais, sans l’Aventure dans toutes les mystérieuses qui passent ? Au fait, t’apprécierais-je tant si je ne sentais que tu peux me quitter ? Et si l’amour, l’amitié n’existaient pas, S’il n’y avait simplement que des concordances de besoins réciproques, d’affinités provisoires dans un laps de temps donné ? Il faudrait que ces rencontres miraculeuses évoluent au même rythme, sur des chemins parallèles… Cela doit se produire une fois sur mille et encore suis-je optimiste ! Dans ce cas, il n’y aurait pas de «vrais sentiments», uniquement des égoïsmes qui se rejoignent par nécessité ! Arriverai-je donc à me méfier de mes élans comme des pires aveuglements ? Resteraient alors l’amour pour le plaisir, l’amitié pour la conversation et au surplus cette rare exquise délicatesse humaine : bien vouloir les aider, s’ils ont encore quelques naïvetés sur le secours que l’on reçoit… Il serait bon de se mettre à l’épreuve : voir si l’amour, l’amitié persistent quand on n’en a plus besoin !
18 Décembre 1983
M’ouvrir, m’ouvrir… Mon Dieu, ouvrez-moi ! Tirez mon regard loin devant moi, enfin jusques à vous, Tournez mes mains tendues vers ce souffle qui rayonne, qu’enfin il entre dans ma chair, Tirez, tirez mon âme qui appelle de sa prison de sourde écoute et de folles prunelles, Ployez enfin mes genoux dans l’abandon à votre amour dont mes lèvres souriront, Mon Dieu, mon Dieu, ne me privez pas de vous, du bonheur de ma vie, que si faiblement j’entrevois et qui ne dépend que de vous.
14 Décembre 1984
J’ai peur. Au fond, ce n’est que de la peur… Celle de ce fameux «saut dans l’inconnu»… Je sens que je ne peux plus plus continuer à chercher et prier dans la solitude, j’ai besoin de rencontrer des gens qui sont passés par les mêmes difficultés, besoin de conseils, d’un dialogue. Il faut s’engager… (« Pourquoi ne faites-vous pas ce que je dis ? »). Pourquoi l’église Orthodoxe ? Est-ce, inconsciemment, mon amour de la littérature, de la musique russe, mon intérêt politique pour ce pays ? Est-ce parce que je pressens que cette communauté, la plus fidèle à la tradition apostolique ( quelle émotion en lisant «L’Orthodoxie» de Paul Evdokimov ; se dire à chaque page : « Mais oui, c’est cela ! C’est ça, la vérité ! C’est ça, l’Église !) est aussi celle qui est le plus confrontée à la barbarie du siècle présent et donc le lieu le plus crucial, le symbole vivant de la partie qui se joue entre le bien et le mal ? Et puis, il y a eu les «signes»… Ma première rencontre, il y a quelques années, avec un peintre d’icônes et notre discussion théologique (de mon côté, purement intellectuelle et polémique) dont je n’ai pas pu m’empêcher de me souvenir de loin en loin, comme un leitmotiv… A Paris, fin Août (la semaine qui a précédé la mort de mon grand-père), ce besoin soudain d’entrer dans les églises, moi, l’anti-cléricaliste qui détestait la «mise-en-scène» catholique ! mais avec cette frustration, justement, dans les églises romaines et mon attirance pour celle, orientale, de Saint Julien le Pauvre. Le regard d’un jeune prêtre, rayonnant d’amour, qui m’intimidait terriblement tandis que j’achetais une petite brochure. L’article du Père Placide, sur le filioque, auquel je n’ai rien compris mais qui m’a bouleversée sans que je sache pourquoi. Je marchais dans Paris en le serrant contre moi comme si j’avais découvert un trésor ! Rentrée dans ma minuscule chambre d’hôtel (et plutôt sordide, il y avait même des cafards !), rue des Canettes, cette envie de prier, de prier cet hypothétique Dieu inconnu qui n’avait déjà plus le visage quadrillé de mon catéchisme d’enfance… Cet appel, ce point d’interrogation que j’ai lancé dans le silence, dans l’espace vide du ciel et, soudain, cette chaleur qui m’entrait dans le corps, que je sentais se répandre jusqu’au bout de mes mains, jusqu’au bout de mes pieds, cette douceur qui m’inondait corps et âme, cette tendresse, cette puissance, cette immense puissance en arrière fond qui s’infusait juste à ma taille, cette puissance d’amour… Mon Seigneur et mon Dieu. La petite pièce de méditation dans Saint-Sulpice, que j’avais repérée, avec cette sublime icône du Christ, ma peur d’y entrer, ces détours, ces hésitations et où, enfin, je me suis précipitée, jetée comme une folle et tant pleuré.
© Marianne Marti 2022